Le corbeau ou CORVVS

 

Le corbeau (corvvs en latin)… un oiseau inquiétant et puissant qui s’abat sur ses proies, affaiblies ou blessées, un nom prédestiné pour une machine de guerre mise en œuvre dans ces mêmes conditions. Une passerelle d’assaut quasi mythique toujours citée lorsque l’on parle des tactiques et techniques de combat de l’armée romaine sur mer.

Le nom de "corbeau" est vraisemblablement dû au fait q'une fois relevée la passerelle avec son croc situé au bout ressemble à cet oiseau (voir illustrations en fin d'article).

 

Notre démarche est dictée par la curiosité et le désir d’essayer de comprendre « comment ça fonctionne » par l’expérimentation d'hypothèses de techniques de combat des soldats romains et des matériels spécifiques liés à ces techniques sur terre et sur mer.

Le « corbeau » nous a paru intéressant comme première approche d’expérimentation d'hypothèses de techniques de combat dans un espace limité que constitue la passerelle d'assaut et les deux navires, par  le côté pragmatique de sa mise en œuvre accessible aux fantassins sans modifier leurs équipements de combat.

 

Végèce dans son traité Epitoma rei militaris chap-XIV, parle « de ponts qu’ils abaissent, et là, le fer en main on se bat corps à corps », technique où excelle l’armée romaine grâce à un entraînement quotidien au sein de ses troupes installées sur la terre ferme et qui fut donc utilisée par les troupes embarquées sur les unités de sa flotte grâce à cette passerelle facilitant le passage de lourds fantassins d’un pont de trirème ou quinquérème à celui du navire ennemi.

 

Cette « passerelle » d’assaut aurait donc été décidée et conçue sour les ordres du Consul Caius Duilius Nepos précédemment à la bataille de Mylae (au large de la Sicile) en 260 avant J-C afin de faciliter le passage des fantassins romains d’un navire à l’autre et permettre ainsi utiliser les techniques de combat au corps à corps propre à ces troupes. Il sera le premier général romain à célébrer un triomphe après une victoire navale. Une colonne rostrale sera érigée sur le forum de Rome avec les éperons capturés.

 

Une citation de Sextus Julius Frontin dans Les stratagèmes (livre 2, chap. 3) :

« C. Duilius faisant la guerre sur mer contre les Carthaginois, et voyant que leurs vaisseaux, qui étaient plus légers que les siens, glissaient autour de lui impunément, et rendaient la valeur du soldat romain inutile, fit faire des corbeaux de fer pour les accrocher, après quoi les soldats jetant un pont, et sautant dessus combattaient corps à corps contre l’ennemi. »

 

Voici une description du « corbeau » dans Histoire générale de Polybe (livre I, chap-XXII, version traduite par Félix Bouchot).

« Une pièce de bois ronde, longue de quatre aunes, grosse de trois palmes de diamètre, était plantée sur la proue du navire. Au haut de la poutre était une poulie, et autour une échelle clouée à des planches de quatre pieds de largeur sur six aunes de longueur, dont on avait fait un plancher, percé au milieu d'un trou oblong, qui embrassait la poutre à deux aunes de l'échelle. Des deux côtés de l'échelle sur la longueur, on avait attaché un garde-fou qui couvrait jusqu'aux genoux. Il y avait au bout du mât une espèce de pilon de fer pointu, au haut duquel était un anneau, de sorte que toute cette machine paraissait semblable à celles dont on se sert pour faire la farine. Dans cet anneau passait une corde, avec laquelle, par le moyen de la poulie qui était au haut de la poutre, on élevait les corbeaux lorsque les vaisseaux s'approchaient, et on les jetait sur les vaisseaux ennemis, »


Une autre description épurée du « corbeau » :

Longueur-11 mètres, largeur 1,40 m, parapets latéraux-1,40 m de haut, crampons d’acier-1,20 m, hauteur en position relevée-7 à 8 mètres. En cas de tempête il était descendu et couché sur le pont pour éviter du poids «  dans les hauts ».

Nous avons choisi de travailler autour d'un de ces descriptif en partant de la version originale de Polybe en Grec pour extraire les bonnes dimensions avant d'entamer la construction de cette passerelle en bois.


Contrairement à l’idée reçue que les soldats embarqués doivent être léger pour ne pas couler en cas de chute dans l’élément liquide, le texte de Végèce sur le sujet nous éclaire sur ces équipements.

( Végèce, Traité de l'art militaire,  trad. Victor DEVELAY 1859 Livre V-chapitre 14 )

« C'est une terrible chose qu'un abordage où le feu et l'eau conspirent simultanément a la destruction. Il faut donc avoir soin de revêtir le soldat de solides armures, telles que cataphractes, cuirasse, casque et jambarts. Peu importe le poids de l'équipement au marin qui combat sur le pont d'un navire. Le bouclier doit être plus fort pour résister aux coups de pierres, plus large pour braver la faux, le grappin et autres instruments d'attaque usités dans la marine. Flèches, javelines, fustibales, frondes, balles de plomb, onagres, balistes, scorpions préludent à la mêlée ; après un échange de projectiles, les plus intrépides rapprochent leurs vaisseaux, se frayent un passage sur ceux de l'ennemi au moyen de ponts qu'ils abaissent, et là, le fer en main, on se bat corps à corps. »

Le poids de l’équipement et l’instabilité des navires accrochés, avec l’espace inter navires et les rames, rendrait plus qu’hasardeuse la manœuvre d’abordage façon « pirate » en sautant d'un bord à l'autre en latéral. Le transbordement en passant par la passerelle semble plus efficace. Bien sûr l’idéal serait de pouvoir expérimenter les deux versions en situation avec de vrais navires… c’est une autre histoire !

Les essais de confrontations en sortie de « corbeau » que nous avons menées jusqu’à présent en entraînement nous ont rapidement confirmées le bien fondé de fantassins lourdement protégés ; notamment au niveau des jambes où la présence d’une ocréa, ou deux, pour protéger les tibias sous le scutum sont indispensables pour ce genre de combat en espace confiné, surtout si les opposants ont des lances.

*Histoire de Polybe livre I chapitre IV page 76 traduit du Grec par V-Thuillier

« , lorsque les vaisseaux s'approchaient, et on les jetait (les corbeaux) sur les vaisseaux ennemis, tantôt du côté de la proue, tantôt sur les côtés, selon les différentes rencontres. Quand les corbeaux accrochaient un navire, si les deux étaient joints par leurs côtés, les Romains sautaient dans le vaisseau ennemi d'un bout à l'autre ; s'ils n'étaient joints que par la proue, ils avançaient deux à deux au travers du corbeau. Les premiers se défendaient avec leurs boucliers des coups qu'on leur portait par-devant et les suivants, pour parer les coups portés de côté, appuyaient leurs boucliers sur le garde-fou.

Dans ce texte il est indiqué que les soldats « avançaient deux à deux » au travers du corbeau

Corroborant ainsi la largeur du « corbeau » environ 1,20 à 1,40 m soit plus ou moins la largeur de 2 scuta.

*Histoire de Polybe livre I chapitre IV page 76

« D'abord, les Carthaginois furent fort surpris de voir au haut des proues de chaque vaisseau un instrument de guerre auquel ils n'étaient pas accoutumés. Ils ne laissèrent cependant pas d'approcher de plus en plus, et leur avant-garde, pleine de mépris pour les ennemis, commença la charge avec beaucoup de vigueur, mais lorsqu'on fut à l'abordage, que les vaisseaux furent accrochés les uns aux autres par les corbeaux, que les Romains entrèrent au travers de cette machine dans les vaisseaux ennemis, et qu'ils se battirent sur les ponts, ce fut alors comme un combat sur terre« Une partie des Carthaginois fut taillée en pièces, les autres effrayés  mirent bas les armes

Le « corbeau » est à nouveau cité par Polybe dans "Histoire du Monde" chap-1.25-5 à 29.1 dans les descriptifs de la bataille du Cap Ecnome en 256 avant J-C qui alignait 360 navires du côté Romain commandé par : Lucius Manlius, Vulsone Longus et Marcus Atilius Regulus. Et 350 navires du côté de Cathage commandé par : Hannon le Grand et Hamilcar Barca.

Il est encore cité sous une version différente et probablement couplé avec l'utilisation du nouveau arpex (harpex) pour la bataille navale de Nauloque (Sicile, près du cap Pélore) en Septembre 36 avant J-C. Les belligérants sont Sextus Pompée avec 300 navires contre Marcus Vipsanius Agrippa, dirigeant également une flotte de 300 navires. Pompée perd 28 unités, 17 se sont sauvés et le reste sera capturé.

Dans d’autres textes descriptifs de batailles navales, comme celle d’Actium, il est indiqué le terme d’abordage sans que soit cité le « corbeau ».

Dans le même esprit est citée par Végèce, la « Sambuca » qui était une sorte d’échelle placée sur la tour qui s’élevait à la poupe de la trirème ou quinquérème. Elle était rattachée en haut de cette tour à des cordes qui passaient dans des poulies de telle façon qu’il fut aisé de l’abaisser rapidement sur le pont ennemi et ainsi l’utiliser comme une sorte de « corbeau » simplifié ouvrant un deuxième front sur le navire ennemi.

Après la bataille de Nauloque, le « corbeau » était-il encore présent sur les ponts des trirèmes ou quinquérèmes  patrouillant sur les mers ? Quelle était sa forme exacte ? Passerelle précédée d’un croc de fer s’abattant sur le pont ennemi avant qu’elle ne s’abaisse à son tour, passerelle où le croc était solidaire de sa structure sous sa partie avant avec un garde corps de 1,40 m  ou encore s’arrêtant au genou ? Ou bien simple passerelle autonome comme une échelle jetée entre les navires maintenus solidaires par des grappins (« mains de fer ») ou encore au moyen de l’« harpax » genre de harpon envoyé avec une baliste ou autre engin de jet ? L’avenir nous le dira en fonction des découvertes qui ne manqueront pas de venir bouleverser et enrichir nos connaissances.

 

Quelques illustrations possibles:

Corvus 1Corvus 2

 

Corvus 3Corvus 4


 

Article en cours d’élaboration par Artus.

* Les images de corvus identifiées sur Internet dont http://miltiade.pagesperso-orange.fr/guerpunique.htm

Les sources sont difficilement identifiables. Si l'une de ces images vous appartient, merci de nous indiquer votre nom afin d'indiquer la référence.